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Saint Gérand le Puy/La Grande et les petites histoires de Saint Gérand le Puy

La Grande et les petites histoires de Saint Gérand le Puy

TRIBULATIONS D'UN CITADIN A SAINT GERAND LE PUY

L'Eglise Saint Julien

- « Tu verras, c’est plus sympathique que dans ta grande ville où les voisins de palier ne se connaissent même pas ».
C’est avec ces quelques mots que mon cousin de Saint-Gérand-le-Puy m’a convaincu de venir lui rendre visite et par la même occasion d’aller faire un tour à la fête autour du four organisée par le Comité des Fêtes du village. Quelle découverte pour moi, mon cousin avait dit vrai, ici tout le monde se connaît, ils ont même dansé dans la rue en fin d’après-midi !
Mon cousin m’a expliqué que dans ce village de 1000 habitants, il y a 18 associations qui l’animent tout au long de l’année et j’ai commencé à comprendre pourquoi il était si attaché à sa petite commune dans ce coin de Bourbonnais. Alors, dès le lendemain, je décide d’aller à la rencontre de ce village et de son patrimoine.
Quel est le monument le plus emblématique d’un village ? Sans conteste, son église. Mais où est-elle ? Me voilà sur la place et je ne vois rien… si ! un panneau touristique avec un plan. J’ai tout mon temps, la pâtisserie est ouverte… Quelques mots et quelques chocolats plus tard, un café au bar l’Olivier et me voilà dans les ruelles qui montent à l’édifice. Quel curieux cheminement pour arriver jusqu’à l’église, calée entre le château que j’aperçois par le portail ouvert et la maison de retraite Roger Besson. Tiens, je demanderai à mon cousin qui était cet homme qui a donné son nom à l’établissement.

L’église Saint-Julien se dresse devant moi, qu’elle est grande pour un village de cette taille !
Ah ! J’aperçois un panneau qui pourra sans doute me renseigner sur le monument : elle date du XIème siècle pour les parties les plus anciennes, je me sens bien jeune face à cette dame qui a 950 ans de plus que moi ! Et sa taille est sûrement due à l’importance qu’avait Saint-Gérand autrefois, à cause de la voie gallo-romaine qui passait à proximité et des demeures des officiers de la châtellenie de Billy, installés ici. Finalement, on n’a rien inventé, la Nationale 7, chère à tous mes concitoyens sur la route des vacances, avant la création des autoroutes, n’est autre que le tracé d’une voie gallo-romaine puis de la route Lyon Paris au XVème siècle.
Me voilà faisant le tour à chercher une porte pour entrer. J’admire au passage le panorama qui s’ouvre sur les collines calcaires – mon cousin les appelle les tureaux – face au portail ouest. Le nez en l’air, je m’attarde sur les corniches des murs latéraux pour observer les modillons sculptés, comme indiqué sur le panneau. A la capitale, un ami, professeur d’histoire de l’art, m’a donné quelques rudiments de vocabulaire : le modillon est une petite console qui sert à soutenir une corniche.

Zut, toutes les portes sont fermées. Je prends du recul et observe le clocher. De style roman comme l’ensemble de l’édifice, il est percé sur chaque mur de deux baies en plein cintre (autrement dit de fenêtres à la partie supérieure demi-sphérique) et surmonté d’un clocheton moderne qu’on dirait plus franc-comtois qu’auvergnat.
Le chevet (l’extrémité à l’est) est plat, sans doute remanié au fil du temps par des restaurations.
Je m’apprête à repartir lorsque une dame s’approche, me salue et se dirige vers la petite porte du bas-côté sud, une grosse clef à la main. Je rebrousse chemin et l’interpelle :
- « vous ouvrez l’église ? »
- « oui, me répond-elle, vous voulez entrer ? ».
Quelle question, je ne demande que cela. Quelle chance, je suis tombé sur la bonne personne car elle connaît parfaitement l’architecture et l’histoire du monument. Elle ouvre en grand les lourdes portes de l’entrée principale et la lumière pénètre largement dans la nef.

L’église me paraît encore plus grande de l’intérieur. On peut voir 5 travées séparées par des arcs doubleaux au niveau de la voûte de la nef centrale. Encore un signe de richesse de la paroisse car, me précise la dame, la plupart des églises de campagne n’avaient qu’un plafond plat en poutres et lambris. Elle me montre la dernière travée, à l’ouest, plus récente. De chaque côté de la nef, les bas-côtés ou collatéraux ont une construction typiquement auvergnate avec les voûtes en quart de cercle qui viennent contrebuter la nef. Mais l’influence bourguignonne est démontrée par les baies qui apportent l’éclairage direct depuis la partie supérieure de la nef. Je cherche en vain des chapiteaux sculptés, des statues d’époque romane.
- « Vous n’en trouverez pas ici, me dit ma guide improvisée. A la manière des églises cisterciennes, cette église est assez dénudée, un peu comme celle de Langy, une commune voisine. Et puis, nous avons connu la guerre de cent ans qui a fait des ravages… L’ensemble a été très remanié au XIXème siècle comme la plupart des églises et cathédrales mais elle a gardé une fenêtre de style roman primitif. Vous avez vu l’entrée du château avant d’arriver ? L’église était la chapelle seigneuriale et on a découvert une épaisse maçonnerie en reconstruisant la cure autrefois. On pense que cela pourrait être la base de l’ancien donjon du château médiéval. »
J’étais perdu dans mes pensées sur le Moyen-âge, la guerre de cent ans… et je sursaute quand la dame m’interpelle :
- « venez voir ici ! ».
Elle me montre du doigt un pilier près du chœur. J’aperçois des traces de peinture sous l’enduit. Ce sont des sondages effectués par des spécialistes qui font apparaître vraisemblablement des peintures murales d’époque médiévale.
- « vous voyez, ici, c’est un évêque, on reconnaît sa crosse et sa tiare. Pour l’instant, les peintures sont à l’abri sous l’enduit, ce qu’il nous faudrait, c’est un mécène pour nous permettre la restauration complète des murs et la mise à jour de toutes les peintures. Je suis persuadée qu’elle en est recouverte comme dans tous les édifices romans. Regardez aussi le plafond de la chapelle sud à côté du chœur. »
C’est une très belle voûte composée de croix grecques et de cercles à fond bleu dans lesquels sont inscrites les litanies de la vierge, parfois accompagnées de leur symbole.
- « ces peintures nous ont permis de faire partie de l’association de sauvegarde des monuments peints de l’Allier qui édite un dépliant sur la route des églises arc-en-ciel ».

Que de richesses dans ce monument même s’il me semble altéré par les siècles et l’humidité.
- « justement, me dit mon accompagnatrice, je suis venue prendre des photos pour le dossier de la première tranche des travaux qui seront bientôt réalisés et protègeront les murs et l’intérieur de l’église. »
- « Ah ! alors je vous laisse travailler. Merci pour la visite et bon courage pour les travaux. »
Et je prends congé de cette saint-gérandaise passionnée par le patrimoine de sa commune.
Comme le soir arrive, je n’ai plus le temps de visiter un autre lieu. Demain mardi, il faut que je me lève tôt pour prendre le premier train pour la capitale, retrouver le métro, les klaxons, le stress… alors je me suis promis de revenir dès que possible. Saint-Gérand-le-Puy m’avait conquis.

Gérand Puyredan (décembre 2012)



TRIBULATIONS D'UN CITADIN A SAINT GERAND LE PUY

La Route Nationale 7

Quel bonheur ! Me voici de retour à Saint-Gérand-le-Puy. Ah ! Je ne me suis pas fait tirer l’oreille quand mon cousin m’a proposé de venir passer le week-end du 13 et 14 juillet ici.
« J’ai une grande nouvelle, m’avait-il dit, le Tour de France va passer sur la 7 »
« Sur la quoi ? »
« La 7, la Nationale 7 ! La course partira de Saint-Pourçain sur Sioule, passera par Varennes, Saint-Gérand, Lapalisse et rejoindra ensuite Lyon. C’est un évènement pour Saint-Gérand-le-Puy, une grande fête populaire que les associations, les commerçants et la municipalité vont se charger d’animer de part et d’autre de la grande route »

C’est vrai qu’elle en impose cette route nationale et qu’on ne peut pas l’ignorer ici. Elle est à la fois source de richesses et de nuisances. Elle est fracture et lien, brisure et ouverture. Elle a contribué au développement linéaire du bourg et elle est une des branches de l’étoile des routes et rues qui partent du cœur du village. Elle a curieusement séparé le bourg avec ses commerces d’un côté et les équipements publics de l’autre.

Quand je ne suis pas trop pressé par le temps, j’aime à emprunter la Route Bleue des vacances plutôt que l’autoroute pour venir jusqu’ici. Il me prend alors une certaine nostalgie en traversant tous ces villages qui me projettent au temps des congés payés…
Trois jours après le passage du Tour de France, je suis sur le pas de la porte face à la Nationale à regarder passer les nombreux véhicules lorsque la voisine vient me rejoindre. Je vois bien qu’elle a envie de parler aussi j’entame la conversation.
« Alors, vous les avez vu passer les coureurs du Tour samedi ? Quelle belle journée on a passé »

« Oh ça oui. J’ai même vu Jean-René Bernaudeau, c’était un bon coureur à la fin des années 70. Il est allé boire un verre chez Olivier car il a voulu profiter de l’ambiance qui régnait sur la place. Pour lui, notre village reflétait ce que doit être la fête du Tour de France »

« Je suis bien d’accord. Moi, ce qui m’a rendu particulièrement heureux, c’est d’avoir pu flâner au plein milieu de la Nationale 7. La grande route était offerte aux habitants »

« Ah, ce n’est pas comme aujourd’hui avec les vacanciers qui partent dans le midi et tous ces camions… Mais vous savez, mon petit, moi qui ai quelques dizaines d’années de plus que vous, je l’ai connue bien différente cette route. Savez-vous que ma petite sœur jouait à la marelle sur la chaussée dans les années 40 ? »

« Incroyable ! et elle était déjà goudronnée ? »

« Oui. Elle a été goudronnée entre les deux guerres d’abord côté Varennes et ensuite la partie vers Lapalisse. L’histoire de la Nationale 7 vous intéresse ? Attendez, je vais aller vous chercher les notes que mon mari avait écrites sur un cahier d’écolier à partir de ses recherches sur la région. Il était passionné d’histoire locale et lisait beaucoup. »

Et voilà la vieille dame trottinant vers sa maison, toute heureuse de me faire profiter de ses trésors. Elle revient avec un vieux cahier jauni et deux livres qui ont sans doute plus d’un siècle au regard de la couverture.

« Voyez, ici c’est l’historique de la route. Il y avait plusieurs voies romaines qui se croisaient ici au début de notre ère et notamment une qui est à peu près parallèle à la Nationale actuelle, elle passait plus au sud, près du Redan. Lisez ici, c’est la plus ancienne évocation de la route que mon mari ait trouvé : c’est Nicolas de Nicolay, géographe du roi, qui en 1569 parlait déjà de la route Paris Lyon. »

« Oui, bien sûr, on ne parlait pas encore des Nationales. Elle a porté plusieurs noms, cette route, on dirait.»

« Ah, ça oui, attendez, je recherche… »

La chère voisine de mon cousin est bien embarrassée avec son cahier et ses livres qu’elle tente de feuilleter. Je lui propose donc de rentrer à l’intérieur. Nous serons plus à l’aise sur la table pour consulter les ouvrages et plus au calme : il y a un va et vient incessant de tracteurs, tous plus gros les uns que les autres.
« C’est la période des moissons et nos agriculteurs, de moins en moins nombreux cultivent des terres de plus en plus loin, ils sont bien contents de l’utiliser cette route pour gagner du temps. Ah, voilà ce que je cherchais… »

La table est maintenant recouverte de notes et livres ouverts et la voisine pointe du doigt une liste de noms qui me sont déjà familiers comme « Route Bleue » ou « route Paris Lyon » mais aussi de moins courants comme « grand chemin de Varennes » ainsi nommé par Aubert de la Faige dans son livre « les fiefs du Bourbonnais » paru en 1896 ou « grand chemin de Lyon » ou plus étonnant encore « la grande voie de Paris à Antibes par le Bourbonnais ». En continuant la lecture, j’apprends encore que les nationales étaient routes royales puis impériales et le décret du 16 décembre 1811 m’apprend qu’elles sont numérotées à cette époque et répertoriées en 3 classes. La première classe en comprend 14, elles partent toutes de Paris et vont parfois jusqu’aux confins de l’Empire, c'est-à-dire hors de la France actuelle. Vient alors une longue période de reconstruction et modernisation de toutes les routes, le décret précise l’organisation de l’entretien et les sommes versées par l’Etat pour les travaux d’entretien et de réparation.
Tout cela est passionnant à lire et dans un autre ouvrage, un paragraphe sur Saint-Gérand-le-Puy explique l’âge d’or du village où la route royale a permis au commerce de se développer et aux fortunes nouvelles de prospérer. Les belles demeures attestent de cette prospérité, on retrouve les plus anciennes (XVIIème et XVIIIème siècles) dans le bourg et les plus récentes (XIXème et XXème siècles) principalement le long de la route.
Nous sommes plongés silencieusement tous les deux dans nos recherches comme si la cuisine de mon cousin était devenue une salle de bibliothèque ! Puis la petite dame me pousse du coude et me montre une carte ancienne, une carte de Cassini, ces fameuses cartes qui détaillent dans le menu le royaume de France sous Louis XV :
« vous voyez, me dit-elle sans lever les yeux de la précieuse relique, la Nationale n’a pas toujours suivi exactement sa ligne actuelle. Sur cette carte, on voit très bien deux tracés très proches, juste avant d’arriver à la côte de Bellevue, mon mari m’avait expliqué qu’une nouvelle voie avait été créée dans les années 1750 pour éviter une côte trop raide plus proche de Langy. Mais cette nouvelle route n’était pas la panacée car mal empierrée, les voitures passent alors dans les champs qui la bordent mais s’enlisent par temps de pluie et il faut un grand nombre de chevaux pour les sortir des ornières. »

« Bellevue, c’est un nom bien évocateur de son emplacement. »

« Nous en avons de jolis noms tout le long de la route : le Pont de la Mule, les Etourneaux, la Demoiselle… »

« Vous connaissez parfaitement votre village, vous avez toujours habité ici ? Racontez-moi votre enfance »
« Oui, j’ai toujours vécu dans la même maison. Je me souviens quand j’étais enfant, les trottoirs étaient beaucoup plus larges, ils étaient enherbés et les lavandières du lavoir du Pont de la Mule étendaient leur lessive sur des fils à linge installés le long de la route. Et des commerces, il y en avait à cette époque ! Ma mémoire me fait parfois défaut mais je peux quand même vous en citer quelques-uns : en arrivant par Varennes, il y avait sur la gauche un charpentier, un aubergiste, un huilier, la pharmacie, un forgeron dont l’épouse était modiste, un garagiste, un plâtrier, un bourrelier, une charcuterie, une épicerie, un coiffeur et un boulanger qui nous amène au dernier commerce avant la Mairie. Ensuite il y a eu plus tard la pharmacie et plus loin, le notaire et le docteur et enfin l’hôtel qui fut mairie jusqu’en 1925 puis l’on redescend sur Lapalisse. De l’autre côté, toujours en venant de Varennes, il y avait d’abord un bistrot puis un marchand de vin, un grainetier et l’hôtel de la Paix. De l’autre côté de la place, un marchand de vélo qui deviendra épicerie, le château Tessier de Rauschenberg, l’actuelle maison des artistes. Face à l’ancienne mairie, se trouvait un relais de Poste qui a été démoli. En redescendant, on trouvait un marchand de cochons et un bistrot au Pont de la Mule. »

« Cela devait apporter une belle activité au village, tous ces commerces. »
« Oui, surtout les jours de foire, un peu comme samedi pour le Tour de France ! » s’exclame en riant la vieille dame « mais je n’ai pas connu que des bons moments… » et soudain le beau sourire fait place à une mine plus sombre.
« Je pense à la période de la dernière guerre. Il en passait des motos allemandes dès juillet 1940, un vrai défilé… ils ont fait abattre les platanes qui longeaient la nationale et puis, ils ont ordonné aux jeunes hommes de moins de 26 ans de creuser des tranchées de 3 m de long sur 1.80 m de profond, de loin en loin sur les trottoirs et ce jusqu’à Périgny. On a pensé qu’elles pouvaient leur servir de protection en cas d’attaque alliée sur la route. Ces trous sont restés longtemps, je me souviens en 1944, l’été avait été sec et ensuite il a beaucoup plu à l’automne, alors ces fosses pleines d’eau ne pouvaient pas se vider. Le soir au couvre-feu, à partir de 22h00, il y avait aussi des barrages au niveau du chemin sous les vignes, plus personne ne passait. La nationale a vu également arriver des familles de réfugiés, des familles belges ainsi que 5 ou 6 familles polonaises qui sont reparties après la guerre. Ensuite à la Libération, j’ai vu passer les américains en été, ensuite ce furent les FFI… »

« Hé Mamie, tu remontes le temps ? »
Une voix tonitruante nous fait vivement retourner la tête vers la porte ouverte et nous apercevons un homme souriant, les mains calées sur les hanches.
« Ah, c’est mon petit-fils. Bonjour mon grand. Tu es en mission à St Gérand ? Tu tombes bien, tu vas pouvoir donner des explications sur la Nationale 7 au cousin de notre voisin ici présent ! » et, se tournant vers moi, elle m’explique : « Mon petit-fils travaille à la DIR Centre Est, vous savez la Direction Interdépartementale des Routes »
« Bravo Mamie, tu as bien retenu le nom de mon employeur. Il n’y a pas si longtemps, tu disais toujours la DDE. Alors que voulez-vous savoir sur notre grande route ? »

« Votre grand-mère m’a déjà apporté beaucoup de connaissances sur l’histoire mais c’est vrai que nous avons finalement peu parlé d’actualité. Combien passe-t-il de véhicules par jour ici ? »
« Cela dépend de la période dans l’année, la moyenne est d’environ 7000 véhicules par jour en juillet et août pour 5 à 6000 les autres mois de l’année dont 25 % de poids lourds. Pour être très précis, la moyenne générale était de 5566 en 2010 et de 5838 en 2011, ce qui traduit une augmentation du trafic mais sans doute aussi la conséquence de l’interdiction aux poids lourds de traverser Billy dans le sens nord-sud, en attendant le contournement… »

« Et le contournement de St Gérand, est-il prévu ? »
« Oui, la déviation fait partie du projet d’aménagement à 2x2 voies entre Cosne sur Loire et Balbigny déclaré d’intérêt public le 20 septembre 1995. Le tracé est répertorié et a donné lieu à un remembrement. La section concernant la commune mesure environ 5 kms, elle passera au nord du bourg. Mais nous n’en sommes pas encore là… D’ailleurs, Mamie, tu comptes attendre la déviation pour rentrer chez toi ? »
« Tu as raison, il faut que j’y aille, le déjeuner ne va se préparer tout seul. Je vous laisse mes documents, je repasserai les chercher plus tard. »

Et vivement, la petite dame file vers la porte. Je la salue avec son petit fils et les remerciant. Moi aussi, je dois aller chercher le pain et faire quelques courses au Vival avant que mon cousin ne rentre. Me voilà parti le long de cette nationale 7 qui m’est devenue beaucoup plus familière depuis ce matin. Peut-être m’avez-vous croisé ce jour-là, je fredonnais un air que vous connaissez sans doute :

« Route des vacances
Qui traverse la Bourgogne et la Provence
Qui fait d’Paris un p’tit faubourg d’Valence
Et la banlieue d’Saint Paul de Vence
On est heureux Nationale 7 »

Gérand Puyredan (décembre 2013)



TRIBULATIONS D'UN CITADIN A SAINT GERAND LE PUY

 Le Monument aux Morts

Jean, Pierre, Antoine, Gilbert, Claude... j'égrène à voix haute les prénoms gravés en lettres capitales sur le monument de la place des Justes parmi les Nations. Ils sont 73, à jamais inscrits pour la mémoire des générations futures. 73 combattants morts pour la France au cours de celle que l'on appelle encore la Grande Guerre et qui devait être la « der des ders ».

Lettres gravées dans le calcaire, froidement alignées pour des noms définitivement unis face au vent, à la pluie comme celle d'aujourd'hui. Décidément l'été 2014 est vraiment pourri ! Unis face au temps qui passe et sans doute à l'oubli, peu à peu... Je frissonne. En plus, il fait froid !
Mais je ne vais pas me plaindre, ce n'est rien à côté de ce que ces gars ont enduré dans les tranchées.

Heureusement, mon cousin me rejoint et me tire de mes pensées mélancoliques en me tapant dans le dos. Nous sortons d'un bon déjeuner à l'hôtel de la Paix et pendant que mon cousin discutait avec un couple qui passait devant le restaurant – il connaît tout le monde ici – je m'étais approché, tout naturellement du monument aux morts.
- « Tu vois, il y a le nom de l'arrière-grand-père. Il est tombé en 18, dans la Marne. Dommage, il aurai pu s'en sortir, à quelques mois près... »
- « Avez-vous besoin d'un renseignement sur le monument, Messieurs ? »
La voix si jeune qui retentit derrière nous, nous surprend tellement que, voyant notre air ébahi, cela déclenche un éclat de rire chez la jeune fille.
- «  Mon jeune âge vous surprend peut-être, mais je suis étudiante en histoire à Clermont et je viens de terminer un mémoire que l'on nous a demandé sur le Monument aux Morts de notre commune »
- « Ah ! D'accord. Et savez-vous qui est le sculpteur ? »
- « Il s'agit de Jean Magrou, originaire de Béziers et habitant Paris, professeur de modelage et de dessin à la Sorbonne. Il a obtenu de nombreux prix pour ses œuvres dont le second prix de Rome pour un bas-relief. C'est en mai 1921 que le Comité du Monument, sur l'avis du statuaire, décide d'élever le monument sur la place du poids public, entre les deux platanes qui se trouvent au fond de cette place, en avant du mur de la propriété Moutet. »

- «  Les platanes ? C'est mon arrière-arrière-arrière grand-père qui les a plantés en 1880 » s'exclame un jeune garçon qui tournait autour de nous sur son vélo depuis un petit moment, très attentif à notre conversation.
- «  Et, c'était qui le maire pendant la guerre de 14 ? ». Décidément, ce garçon semble avoir un intérêt pour l'histoire de sa commune.
- « Il y en a eu deux, au début, c'était Monsieur Justin Devaulx mais qui a démissionné pour raisons de santé le 11 avril 1918, tout en restant adjoint et c'est son adjoint qui a pris son poste, Monsieur Joseph Bonneau. Car, à l'époque, il n'y avait qu'un seul adjoint et le conseil municipal comptait 16 élus au lieu de 15 actuellement. Le conseil municipal a été entièrement renouvelé au cours des élections du 30 novembre 1919 et Monsieur Roger Besson, futur sénateur, a été élu Maire le 10 décembre de la même année. »
Le jeune garçon a déjà envie de poser d'autres questions mais se fait devancer par un grand-père, qui lors de sa promenade quotidienne est attiré lui aussi par l'attroupement :
- « Alors c'est Monsieur Besson qui a ordonné la construction du monument ? »

Zoom - « Oui ». La jeune étudiante ravie que tant de personnes l'interrogent sur un sujet qu'elle maîtrise, poursuit son exposé. «  C'est au cours du conseil municipal du 8 février 1920 que le maire propose au conseil d'élever un monument à la mémoire des 62 enfants de St Gérand morts pour la France, liste qui malheureusement s'allongera ensuite pour arriver aux 73 inscrits ici. Le conseil vote une première subvention de 3000 Francs et décide de la création d'un Comité. Ce dernier va organiser une souscription, choisir le monument... etc... Il sera composé de 31 membres sous la présidence du Maire : 8 conseillers municipaux, 8 délégués de différentes sociétés – on dirait aujourd'hui associations – comme la Société Musicale, les Sapeurs Pompiers et les Secours Mutuels, 5 pères de famille qui ont eu un fils tué à l'ennemi, 4 mutilés ou médaillés militaires et enfin 5 commerçants. Le secrétaire général, le Docteur Paul Benoit enverra de nombreuses lettres aux anciens habitants de la commune mais aussi des courriers personnalisés à des personnes fortunées ou à la tête d'établissements importants. Et les souscriptions, car il y en aura finalement deux, rapporteront beaucoup puisqu'elles produisent presque 18 900 Francs de l'époque. Les membres du Comité ont fait du porte à porte. Nous avons retrouvé les listes par quartier, sur des feuilles de cahiers d'écoliers : on inscrivait le nom avec parfois quelques précisions comme le prénom, le lieu-dit, la profession... puis le montant et la signature du donateur. Quasiment tous les habitants ont donné quelque chose, entre 0,50 et 100 Francs mais on a vu aussi des dons, plus rares bien sûr, allant jusqu'à 1000 Francs comme celui d'un monsieur de Genève. Les poilus, ceux qui ont eu la chance de revenir, ont versé 100 Francs.  »
- « Mais il a coûté combien, ce monument, alors ? » demande le jeune garçon pour qui les Francs ne veulent pas dire grand chose
- « Environ 26 000 Francs dont 17 000 pour le statuaire et 9 000 pour les travaux annexes comme les fouilles, le béton, le transport, la pose... etc... En mai 1921, le conseil a dû faire une rallonge de 5 000 Francs pour couvrir l'ensemble des frais. »
- « Mais en Euros, ça fait combien ? » s'impatiente notre écolier
- «  C'est difficile à dire car rien ne correspond aujourd'hui. Mais les spécialistes disent qu'un Franc de 1915 vaut environ 2,31 de nos Euros. Donc si tu est fort en calcul mental, dis-moi combien tu trouves... euh... quel est ton prénom, au fait ? »
- « Ben, moi c'est Antoine, mais j'arrive pas à calculer, avec une virgule en plus... »
- « Alors, je vais te le dire, Antoine, cela fait 60 060 Euros »
Et notre jeune garçon reste bouche bée devant une telle somme, fixant le monument comme s'il s'agissait d'un trésor.
- « Je vais te faire compter quelque chose de plus facile, le nombre de soldats inscrits ici qui portent ton prénom car il était très courant, à cette époque. »
Avec un sourire empreint de fierté, il annonce 12 d'une voix assurée.

Je demande alors mi-amusé mi-moqueur si son mémoire comporte beaucoup de statistiques comme ça. Et je dois dire, que sans doute piquée par ma question, elle m'assène alors une série de chiffres qui ne laisse pas de doute sur le sérieux de son étude.

Elle nous apprend qu'elle n'a pu recueillir que 46 transcriptions de décès et qu'elle a même trouvé le nom d'un soldat qui ne figure pas sur le monument. Les plus jeunes, trois d'entre eux, n'avaient que 20 ans et les deux plus âgés, 44 ans. La moyenne d'âge, qui fait froid dans le dos, s'élève à 27 ans ½. Ils étaient 23 célibataires, 16 époux et un veuf. Mais comme elle n'a pas tous les détails en tête, on s'en doute, elle nous sort alors un document du dossier qu'elle tenait solidement sous son bras. Et nous pouvons lire que 4 hommes sont morts à l'hôpital militaire, un n'a pas pu y arriver puisqu'il est décédé dans l'ambulance. Elle a relevé parmi les morts sur le champ de bataille, 11 en Lorraine, 6 en Alsace, 5 dans la Somme, 5 dans la Marne, 5 dans l'Aisne et 4 dans le Pas-de-Calais. Un autre était prisonnier de guerre chez un cultivateur en Allemagne ou encore celui-ci, mort en Russie en février 1919. S'ensuit alors la liste des corps d'armée : si la plupart étaient dans les régiments d'infanterie, on trouve aussi 7 chasseurs alpins, 4 zouaves, 3 chasseurs, 2 soldats dans l'infanterie coloniale, Ces hommes étaient principalement des soldats de 1ère ou 2ème classe mais il y avait aussi 2 officiers, 7 sous-officiers et 5 hommes du rang. L'un deux était même décoré de la Croix de Guerre.

Je regarde le monument, et tous ces noms s'animent un peu comme si ceux qui ont donné leur vie pour leur patrie m'étaient devenus plus familiers.
- « Et vous connaissez le déroulement de la démarche entre la prise de décision pour la construction du monument, c'était le 8 février 1920, c'est ça ?... jusqu'à l'inauguration ? Je me souviens l'avoir entendu raconter par ma grand-mère mais j'étais jeune et ces choses là ne m'intéressaient pas beaucoup... » questionne le monsieur âgé.
- « Les choses ont pris un peu de temps entre la décision d'origine et le début des travaux. Le conseil avait pourtant autorisé le Maire à signer le contrat avec le statuaire choisi parmi les nombreuses propositions dès le 28 novembre 1920. Les membres du conseil municipal ont pu voir, à cette séance, la photographie de l'esquisse du monument envoyée par Monsieur Magrou. Mais il fallait que le contrat soit approuvé par la Préfecture. »
- «  Et il y avait des projets intéressants parmi les autres propositions ? » J'arrive enfin à poser une question avant les représentants de la jeune et de l'ancienne génération et je n'en suis pas mécontent.
- «  Principalement des catalogues où l'on choisi son monument comme on le ferait d'un vêtement ou d'un vélo. Mais il y aussi des ateliers qui se recommandent par leur facture artistique, expliquant se démarquer des manufactures qui font de la sculpture en grande série. Bien sûr, les prix n'étaient pas les mêmes ! Comme je l'ai souligné dans mon mémoire, le Préfet des Deux-Sèvres de l'époque s'en était ému, regrettant « une véritable armée de Poilus ou de Victoire en zinc, en ciment ou en plâtre, images naïves et maladroites de nature à déshonorer la place du village mais aussi la grandeur du souvenir », pour reprendre ses termes ! Dans plusieurs propositions, on parle aussi de goût français... Et franchement, pour répondre à votre question, je pense que le conseil municipal a fait le bon choix ! »
- «  Et alors, le préfet, il a fini par signer ? » s'impatiente mon cousin
- «  Seulement après la séance du conseil municipal du 29 mai 1921 au cours de laquelle les conseillers ont souhaité que les choses s'accélèrent. La deuxième souscription était close depuis le 10 avril. Et, enfin, un an plus tard, le Maire peut traiter avec l'entrepreneur, Monsieur Randoin pour la pose et les fournitures accessoires. »
- « Il y a eu une inauguration ? »
- « Bien sûr, et croyez-moi, c'est un événement dans la commune. La date est fixée pour le dimanche 6 août 1922, Saint Gérand est décoré pour l'occasion : un arc de triomphe, une tribune, des mâts avec banderoles à chaque entrée de bourg, des chaises et des bancs sur la place... Il y a d'abord un défilé avec dépose de gerbes de fleurs au cimetière et l'on accueille les personnalités. Pensez-donc : Albert Peyronnet, ministre du Travail, Gaston Vidal, sous-secrétaire d'Etat à l'Enseignement Technique, Marcel Régner et Jean Beaumont, sénateurs, Gilles Château, député et bien sûr le Préfet Moisson et le sous-préfet Giacobbe ! »

Zoom- « Un ministre à Saint Gérand ? » s'exclame Antoine, visiblement impressionné.
- « Oui, ils ont même tous signé le registre des délibérations, tiens, regarde la photocopie ici. Le maire a dû en passer des heures à préparer les discours, la distribution des tâches, à envoyer des courriers, à préparer le plan de table dont j'ai ici la reproduction. Des commissaires sont nommés : deux pour le décor de la place, un pour l'arc de triomphe, un pour la tribune, un pour l'organisation du défilé, un pour surveiller l'entrée de la Mairie pour ne citer que les principaux. Et bien sûr, cela s'est terminé par un banquet dans un parquet monté pour l'occasion ! »
- «  Oui, en France, les heureux événements comme les malheureux se terminent toujours autour d'un bon repas, c'est notre manière à nous de rendre hommage aux vivants comme aux morts » ajoute sagement le vieil homme et chacun de nous opine du chef.

C'est sur cette conclusion que nous nous séparons en remerciant la jeune fille pour ses précieux renseignements. Me voici un peu plus riche de connaissances sur cette commune à laquelle je m'attache un peu plus à chaque venue.
La jeune fille qui s'était éloignée, se retourne vers moi :
- « Si vous voulez, je vous parlerai de la vie de la commune pendant la Grande Guerre, la prochaine fois que l'on se verra. Je dois rendre un travail sur ce sujet pour la rentrée... « 
Et sa voix s'évanouit, rattrapée par le bruit des véhicules sur la Nationale 7.

Gérand Puyredan (décembre 2014)



TRIBULATIONS D'UN CITADIN A SAINT GERAND LE PUY

Saint-Gérand-le-Puy pendant la Guerre de 14-18

Je passe la main dans mes cheveux fraîchement coupés et ajuste mon chapeau. Me voilà presque plus saint-gérandais que citadin de ma grande ville. Cette pensée me fait sourire car je me sens si bien ici, on me salue dans la rue maintenant et quand je vais au salon de coiffure comme tout à l'heure, plus besoin de me présenter ! Et puis, j'ai renoué avec mes racines surtout depuis l'an dernier lorsque Christelle, la jeune étudiante nous a raconté l'histoire du Monument aux Morts, à mon cousin et moi.D'ailleurs, il faut que je presse le pas car je dois la retrouver chez Olivier pour qu'elle me parle de son dernier exposé.
- « Bonjour ! Je vois que vous avez apporté vos dossiers. Alors, vous l'avez rédigé ce devoir sur Saint-Gérand-le-Puy pendant la guerre de 14-18 ?»
Après quelques échanges sur la météo et l'actualité, je lui offre un verre et elle me parle alors de son travail de recherche sur la Grande Guerre.
- « J'ai ressenti, en lisant les documents officiels de la Mairie, une grande pudeur au tout début de cet événement dramatique vécu par les habitants. Comme si on ne voulait pas trop en parler ou que, malgré l'inquiétude, la vie continue sans grands changements. Il faut dire aussi que les jeunes hommes sont partis avec entrain, la fleur au fusil, ils étaient certains d'être bientôt de retour au pays. En tous cas, pas un mot n'en fait état dans le compte-rendu du conseil municipal du 9 août 1914, une semaine après la mobilisation et l'entrée en guerre de la France. On signale juste que deux conseillers sont absents parce que partis à l'armée... on vote une allocation destinées aux femmes en couches à l'épouse d'un homme rappelé sous les drapeaux, déjà père de 5 enfants. Les autres délibérations sont d'une grande banalité»
- « Le départ des soldats a dû faire un grand vide dans nos campagnes (tiens, je me sens décidément saint-gérandais). J'ai lu dernièrement que parmi les 75 000 bourbonnais partis à la guerre, 61 % étaient des paysans et les 15 315 morts de l'Allier représentaient 3,76 % de la population du département. On comptait 6180 pupilles au 1er octobre 1923. Saint Gérand a subi les mêmes conséquences car la population de 1642 habitants en 1911 a chuté à 1337 en 1921. Mais avez-vous des informations sur le vécu des habitants de Saint-Gérand ? »

- « J'ai pu en glaner quelques unes, le 23 août 1914, le maire Monsieur Justin Devaulx, par une convocation d'urgence, réunit son conseil municipal. Les deux conseillers absents sont désormais notés comme mobilisés. Le Maire lit la lettre envoyé par un concitoyen qui tient à montrer concrètement son patriotisme. »
Christelle me tend la photocopie d'un document jauni que je lis à voix haute : « Monsieur le Maire, le mauvais état de ma santé, ainsi que mon âge, je suis dans ma soixante-dixième année, s'opposant à ce que je puisse prendre place parmi les défenseurs de la Patrie, comme je l'ai fait en 1870, j'ai l'honneur de vous informer que je tiens à la disposition de la Municipalité de Saint-Gérand-le-Puy la somme de dix-mille francs pour venir en aide, pendant la guerre, à toutes les personnes nécessiteuses de cette commune et plus particulièrement aux femmes et aux enfants de nos soldats qui se trouveraient momentanément dans la gêne, ce sera pour moi le moyen de servir la France. Je ferai le versement de la somme pré-citée par fractions de deux-mille francs au fur et à mesure des besoins, sur la demande du Maire ou de son Adjoint. »
- « Ce courrier est daté du 14 août, il montre que, contrairement à l'idée générale, ce monsieur craint fortement que la guerre ne soit de longue durée. Il ne s'est malheureusement pas trompé. On a vu aussi d'autres élans de générosité et de compassion. »
Et la jeune étudiante m'explique qu'en 1915, les élèves des écoles communales ont demandé que la somme de cent francs, destinée à l'acquisition des livres de prix par la municipalité, soit employée au soulagement des soldats blessés. C'est l'institutrice qui va se charger d'envoyer du linge et des objets de première nécessité aux hôpitaux de Vichy.
- « Le Conseil Municipal aura à voter de nombreuses subventions pour aider les soldats, les prisonniers... en un mot toutes les victimes du conflit. Tenez, regardez mes notes ! »
Et Christelle me sort des feuillets du dossier, et je les lis attentivement.
Tout d'abord, on trouve une lettre de la Société de Secours aux prisonniers de guerre, datée du 24 avril 1916 où elle rend compte des services qu'elle a apporté pour venir en aide aux prisonniers détenus en Allemagne.
-  « le Conseil Municipal va voter une subvention de vingt francs pour cette Société, prélevée sur le budget des frais imprévus. Le versement sera accompagné d'une lettre de « sincères félicitations pour l'oeuvre si patriotique et si utile qu'elle a entreprise ». Nous ne sommes plus habitués au vocabulaire de cette époque et certaines tournures de phrases pourraient nous faire sourire si le sujet n'était pas aussi dramatique. »
Je découvre un second courrier de cette même Société, écrite le 5 février 1917 dans lequel sont énumérés les très nombreux envois de vivres et de vêtements qu'elle a fait parvenir aux prisonniers. Les notes en marge indiquent que le Conseil Municipal a adressé ses « biens sincères félicitations à la Société de Secours aux prisonniers de guerre de l'Allier, pour les dons et le réconfort moral qu'elle ne cesse d'apporter à nos malheureux compatriotes prisonniers et décide à l'unanimité de lui allouer pour 1917, une subvention de cinquante francs. »

- « Il arrive aussi que le Préfet ne laisse pas le choix en demandant quelle somme la commune estimera devoir voter. C'est le cas pour le Comité Départemental d'Assistance aux Militaires tuberculeux de l'Allier ou pour les villages dévastés des Ardennes. Lisez ici la réponse  au premier!
- « Le Conseil, considérant la haute utilité de cette œuvre d'assistance envers nos braves soldats malades, décide à l'unanimité de mettre à la disposition du dit Comité Départemental, la somme de vingt-cinq francs » réponse à la lettre du Préfet du 11 novembre 1916.
- « En tous cas, le conflit a occasionné un travail considérable au secrétaire de mairie. Pour preuve, on lui accorde un supplément de traitement de cent cinquante francs le 20 février 1916 en reconnaissance de son dévouement et de son zèle. Il touchera à nouveau une gratification de soixante francs le 25 février 1917 et enfin décision est prise le 2 février 1919 de lui adjoindre un auxilliaire jusqu'à la signature de la paix, celle-ci aura lieu le 28 juin de la même année à Versailles. »
Je reste pensif quelques instants en finissant mon verre. Que de problèmes rencontrés par les populations obligées de continuer à vivre et travailler sans les jeunes hommes partis au front...
Christelle reprend, comme si elle avait lu dans mes pensées :
- « Savez-vous qu'une équipe de prisonniers polonais avait été mise au service des agriculteurs de la commune ? »
Et avant que j'ai pu répondre ou poser la moindre question, elle continuait son monologue.
- « Il y a eu aussi de nombreux réfugiés belges et français qui ont été logés au village. Cela a d'ailleurs crée une polémique : un propriétaire de la commune avait mis à disposition gracieusement un immeuble pour l'accueil des évacués comme on les appelait à l'époque, ce qui lui avait valu félicitation et gratitude. Or, ce monsieur demande un loyer à partir du 1er janvier 1917, arguant des nombreux dégâts survenus dans sa propriété. Le Conseil Municipal estime, quant à lui que l'immeuble a préalablement beaucoup souffert de l'humidité puis de l'abandon, inhabité depuis quatre ans et non entretenu depuis trente-cinq ans. Néanmoins, le conseil demande à l'Etat de prendre en charge les réparations et d'accorder des allocations supplémentaires aux 16 adultes hébergés avec 12 enfants afin que ceux-ci puissent payer un loyer. »
- « Et vous avez d'autres histoire vécues comme celle-ci ? »
- «  Je pense à celle bien triste de ce soldat du 295ème régiment territorial qui a été placé en septembre 1916 à l'asile des aliénés de Sainte Catherine à Yzeure. Attendez, je cherche les termes exacts ... voilà, c'est écrit ici : le Conseil Municipal demande qu'il soit soigné aux frais de l'Etat, considérant qu'il est resté incorporé de longs mois, que toutes les horreurs auxquelles il a assisté ont tout au moins grandement contribué à lui déranger le cerveau, que c'est en servant le pays qu'il a perdu la raison. »
- « Pour se changer les idées, si on allait marcher un peu... »
- « Avec plaisir. Tiens, on peut aller sur les lieux qui ont changé de nom à la fin de la guerre.»
Et nous voilà Place des Vots et Christelle m'explique que le Conseil avait voté le 8 février 1920 le changement de nom de la place des Veaux et de la rue du même nom en place de la Victoire et rue de la Liberté, ce qui ne sera finalement jamais appliqué.
Puis nos pas nous conduisent rue du Maréchal Foch.

- « Alors ici, avant le 3 mars 1919, cette rue s'appelait tout simplement la Grand'rue ou route nationale n°106 »
Et nous voilà maintenant sur l'avenue Clémenceau, la partie de la Nationale 7 située entre la mairie et l'intersection avec la route de Montaigu le Blin.
- « A tout seigneur, tout honneur ! » s'exclame Christelle. Elle sort une feuille de son dossier et lit à voix haute une délibération du 22 septembre 1918.
- « Le conseil, à l'unanimité de ses membres présents, adresse à Monsieur Georges Clémenceau, l'expression de sa confiance et de son admiration pour l'indomptable énergie dont il n'a cessé de faire preuve pour la défense du Pays, depuis qu'il est à la tête du Ministère. Le Conseil prie en même temps le Maréchal Foch et tous vos admirables généraux, officiers et soldats, ainsi que nos merveilleux alliés d'accepter le témoignage de sa profonde reconnaissance et tous ses remerciements avec la certitude maintenant, que, grâce à leurs efforts, la victoire est inéluctable et prochaine. »
- « A cette époque, on n'hésite pas à employer un langage dithyrambique. Mais il est sans doute difficile d'imaginer, aujourd'hui, l'état d'esprit de ces hommes et de ces femmes au lendemain de l'armistice. Ah ! nous arrivons au cimetière! »
La lourde porte grince lorsque je la pousse pour laisser entrer la jeune fille. Elle me conduit vers des tombes d'anciens combattants et me désigne les cocardes tricolores déposées par le Souvenir Français, l'association qui a pour mission d'entretenir, de se souvenir et de transmettre.
- « En novembre 1920, il avait été décidé de réserver un carré de terrain pour recevoir les corps des soldats morts pour la France, là-bas le long du mur. Une concession perpétuelle serait donnée à chaque famille qui en ferait la demande et on permettrait aussi à sa veuve d'y reposer. La plupart des soldats avaient déjà un caveau familial, c'est pourquoi vous retrouvez des cocardes, disséminées dans l'ensemble du cimetière ».
Nous ressortons par la porte du haut et continuons notre promenade du souvenir. Un véhicule démarre promptement non loin de nous, toutes sirènes hurlantes.
- « C'est la nouvelle caserne des pompiers ? »
- « Oui et nous sommes très fiers d'avoir un centre de secours aussi important. Mais le corps des sapeurs pompiers existait déjà avant la Grande Guerre ! Il était composé de seize hommes. Malheureusement, ils ne sont plus que dix en 1919 : le commandant, le lieutenant et quatre sapeurs ne sont plus là. Il y a d'ailleurs parmi eux, un des deux conseillers municipaux, mobilisés en août 1914. C'est pourquoi, on réorganise la subdivision pendant l'été 1919 sous les ordres d'un sous-lieutenant, nommé par décret présidentiel. On recrute cinq volontaires pour une durée de cinq ans. Et comme les uniformes ont été réquisitionnés au début des hostilités par l'autorité militaire, il faut acheter des vêtements neufs. Les frais approximatifs s'élèveront à 2100 francs. »
Devant mon air étonné, Christelle poursuit : - « C'est une somme importante et les budgets de la commune ont été mis à rude épreuve encore longtemps après l'armistice. Et pour finir sur une note plus joyeuse, je vous donne un exemple : à la fin de l'année 1919, le conseil municipal est obligé de voter une subvention supplémentaire de 500 francs en plus des 1000 déjà prévus pour le banquet des poilus car ils seront très nombreux ! »
C'est sur ce sourire que je prends congé de celle qui m'aura appris tant de choses sur cet événement centenaire mais dont les vestiges sont encore visibles pour qui sait les voir.
- « A bientôt pour une prochaine leçon d'histoire ! » Je salue Christelle en soulevant mon chapeau et rentre en fredonnant la chanson de Jacques Brel : pourquoi ont-ils tué Jaurès ? car après tout, si ce dernier n'avait pas été assassiné le 31 juillet 1914, le cours de l'histoire n'aurait peut-être pas été celui que l'on connaît ...

Gérand Puyredan (décembre 2015)

TRIBULATIONS D'UN CITADIN A SAINT GERAND LE PUY

ZoomL'abattoir

Ce paysage me rappelle mon Irlande natale aurait dit en 1940, l'illustre écrivain irlandais James Joyce. La curiosité de la citation m'a poussé, ce matin, à venir jusqu'au lavoir chemin de Barbe-Sèche pour me rendre compte in situ. Il n'avait pas tort, le grand James, ces collines aux courbes douces, ce mélange de couleurs où le vert prédomine, les montagnes bleues un peu plus loin... et ce calme qui me fait tant de bien, loin de ma ville polluée, bruyante et stressante.
- « C'est un lavoir dodécagonal » m'a dit hier, mon cousin saint-gérandais chez qui je passe quelques jours de vacances.
- « Dodéca quoi ? » demandais-je interloqué.
Il a alors pris le temps de m'expliquer le toit à 12 pans de cet édifice du XIXème siècle chauffé par 4 cheminées (il n'en reste plus que 3) et la promenade quotidienne de James Joyce jusqu'à cet endroit où il aimait entendre les joyeuses conversations des lavandières.
C'est en repartant lentement vers le bourg que mon attention est attirée par un bâtiment particulier. Comme je me pose des questions sur l'usage passé de cette construction, j'interpelle une dame qui promenait son chien.
- « Ca ? C'était l'abattoir autrefois. Si son histoire vous intéresse, allez donc voir mon voisin, il se fera un plaisir de vous en parler ».
Et me voilà parti chez ce monsieur, tout content de glaner de nouvelles informations sur ce village qui me plaît tant.
- « Asseyez-vous, c'est une longue histoire ! Mon aïeul a travaillé à l'abattoir, il avait gardé de nombreux documents et je me suis amusé à en retracer toute l'historique ».
Me voilà prévenu, je m'installe toute ouïe pendant que Jean – il m'a demandé de l'appeler par son prénom – pose devant moi, sur la table, une pile de vieux papiers, tout en nous servant un café.
J'apprends d'abord que le 8 mai 1886, un certain Monsieur Pelisson, charpentier, a proposé au Conseil Municipal de construire à ses frais un abattoir, à titre de concessionnaire, pour une durée de 25 ans, sur un terrain de la commune. Mais le projet n'aboutira pas. Il y avait à cette date, deux bouchers à Saint Gérand et ils avaient engagés de grandes dépenses d'aménagement pour se conformer à l'arrêté préfectoral du 3 avril 1882 concernant l'abattage des animaux.
C'est finalement fin juillet 1900 que commence vraiment notre histoire : Les habitants dont les maisons sont situées près des boucheries se plaignent des odeurs désagréables et malsaines qui se dégagent des cours de ces établissements par suite de l'abattage des animaux, considérant que pendant les saisons chaudes, ces odeurs peuvent être pernicieuses pour la santé publique.  C'est en ces termes que le Conseil Municipal de l'époque s'émeut des conséquences sanitaires néfastes des tueries, mot habituellement employé pour désigner les lieux d'abattage chez les bouchers. Pour m'éviter une lecture trop fastidieuse des délibérations de l'époque, Jean m'explique qu'une commission de 4 membres est nommée pour étudier l'installation d'un abattoir, ce qui permettra également de contrôler les boucheries. On estime à près de 70 tonnes la viande abattue chaque année, représentant une centaine de bœufs ou vaches, 150 veaux, 150 moutons et une centaine de porcs.

Zoom - « On demande bien sûr l'autorisation au Préfet et on charge le Conducteur des Ponts et Chaussées de Varennes d'établir les plans et devis et de diriger la construction. Le Sous-Préfet répond qu'il lui faut des renseignements précis : établir le budget des dépenses et recettes, fournir le chiffre officiel de la population de la commune, le nombre de bouchers et charcutiers en exercice, le nombre de bestiaux de chaque espèce abattus annuellement pour la consommation avec indication du poids moyen, un plan de situation projeté par rapport aux habitations dans un rayon de 2 km et un plan intérieur de l'établissement... »
J'imagine ce dimanche hivernal, le 20 janvier 1901, quand les hommes se sont rendus sur le terrain prévu pour la future construction. Les membres de la commission et l'agent voyer (c'était le terme de l'époque pour designer l'architecte urbaniste) arpentent les lieux, mesurent les 11 ares et 54 centiares nécessaires et projettent l'emplacement des différents bâtiments.
- « C'est qu'il ne devait pas faire chaud, ce jour-là au bord du Redan » me lance Jean d'un air malicieux provoquant mon regard interrogateur.
- « Et non, le premier projet ne se situait pas à l'endroit actuel, ni même le deuxième d'ailleurs ! »
J'ai envie d'en savoir davantage mais Jean, savourant l'effet produit prend tout son temps, remplit à nouveau nos tasses de café et se décide enfin : le premier emplacement était prévu à Saint Martin, de l'autre côté du Redan, sur la route de Saint Félix, avant le domaine de Crouzelet. Mais le propriétaire s'est ravisé et le 2 avril 1902, déclare qu'il ne veut plus vendre son terrain à la commune. Fin avril, la commission, après avoir visité plusieurs emplacements, a fixé son choix sur un terrain à la Gadine, qui a l'avantage d'appartenir à la commune et d'être à seulement 300 m des dernières maisons du bourg, l'eau y est abondante et peu profonde. Ce terrain est mis à la disposition de l'institutrice et du garde-champêtre en tant que jardin mais il est humide et très ombragé. En outre, l'institutrice bénéficie déjà du jardin de l'école de garçons où elle loge. Le montant des travaux de la construction de l'abattoir s'élève alors à 18 000 Francs, la Mairie va contracter un emprunt à 3,85 % sur 30 ans. Si les revenus de l'abattoir ne sont pas suffisants, il faudra augmenter les impôts.
- « Tout semble bien parti mais l'institutrice refuse de céder la jouissance du jardin, le fait savoir par l'intermédiaire du délégué cantonal puis l'affaire remonte jusqu'à l'Inspecteur d'Académie. On propose une indemnité à l'institutrice mais l'Inspecteur réclame un autre jardin, la commune n'a pas de terrain qui pourrait convenir... le 23 août 1903, le Conseil ajourne purement et simplement le projet de construction. »
- «  L'abattoir a bien failli ne pas voir le jour, on dirait » dis-je après avoir lu les compte-rendu des différentes réunions.
- « Sa construction devient quand même urgente d'autant que des lois n'autorisent plus, dans les villes, les tueries jugées insalubres et incommodes. Le projet est relancé le 12 août 1906, une nouvelle commission de 5 membres est nommée. »

Zoom Je lis en effet que le Préfet presse le Conseil Municipal à désigner un nouvel emplacement. La population est alors de 1708 habitants, il y 4 bouchers et charcutiers et la circulaire du 12 juillet 1906 oblige les maires à organiser le service d'inspection des viandes, les abattoirs publics ou privés doivent désormais être sous la surveillance d'un vétérinaire. Sans autorisation réglementaire, les tueries devront fermer dans un délai de 2 mois. M. Arbite, vétérinaire à Varennes, aidé du garde-champêtre Louis Forest est alors chargé de la surveillance et du marquage des viandes et pour financer la contribution de ces deux derniers, toute viande abattue ou colportée sur le territoire de la commune fera l'objet d'une taxe de 1 centime par kilogramme. Parallèlement, les recherches de terrain reprennent. Le 28 octobre 1906, la commission retient deux emplacements convenables : le premier se situe Chemin sous les Vignes, à 300 m des habitations, l'eau y est à une faible profondeur et les bâtiments seraient bien exposés. Seul souci : l'écoulement des eaux provenant du nettoyage. Celles-ci entraînées par les pluies pourraient se déverser dans le lavoir du Redan. On lui préfère donc le deuxième emplacement, situé aux Quatre Murailles, à 250 m des maisons. L'eau du lavoir situé au dessus pourrait servir au nettoyage de l'abattoir pour s'écouler ensuite dans le ruisseau la Font Bouland. Le maire est donc chargé par son Conseil d'acheter le terrain. Celui-ci retient aussi la préférence des bouchers et charcutiers même si ces derniers sont opposés à la construction de l'abattoir, en raison du peu de commerce qui se fait dans la localité, selon leurs dires.
- « Le 5 juillet 1907, le Préfet a donc permis à Messieurs Dumas, Vérot, Vincent, bouchers et Monsieur Grenat, charcutier de maintenir leurs tueries ouvertes pendant encore un an, à condition que soit construit un abattoir communal. Un changement de maire plus tard en mai 1908, les démarches continuent tant bien que mal et même si on a acquis le terrain, on sent, à travers les compte-rendus des réunions, les difficultés et les lourdeurs administratives pour faire aboutir le dossier. »
- « Je vois même que le 3 juin 1909, on a racheté, par sécurité, une bande de terrain supplémentaire de 3 m sur toute la longueur pour avoir plus de surface. La vente a eu lieu chez Maître Chêne, notaire à Saint Gérand le Puy pour un montant de 370,75 Francs.»
- « Finalement, c'est le 20 juin 1909 « à 2h00 du soir » comme on disait à l'époque que se situe l'adjudication des travaux pour les 6 lots : maçonnerie, charpente, menuiserie, serrurerie, plâtrerie et plomberie. On choisit un saint-gérandais qui sera nommé concierge, lors du Conseil Municipal du 8 août 1909, pour un traitement annuel de 300 Francs. Enfin, la réception des travaux a lieu le 1er mars 1910 en présence de l'architecte Ferrandon, du maire Monsieur Louis Labaye, des membres de la commission des travaux et des entrepreneurs. 10 ans se sont écoulés depuis le lancement du projet ! »
Je parcours les différents feuillets et note au passage que le vétérinaire est maintenant Monsieur Sylvain de Varennes et qu'on lui verse 200 Francs par an pour l'abattoir et 60 Francs pour l'inspection des foires. Monsieur Rocher, nouvellement installé à Saint Gérand le Puy lui succédera en 1920. On demande en octobre 1910, à un ingénieur constructeur de Roanne d'installer une bascule et différents agrès pour un montant de 793 Francs. Je retrouve également les factures des entrepreneurs pour près de 17 500 Francs au total, ils sont saint-gérandais pour 4 d'entre eux, 2 sont de Varennes et 1 de Magnet.
- « Mais sur cette photo prise au début de la guerre de 14, je ne reconnais pas les constructions actuelles, on a fait d'autres travaux ensuite ? »
- « Oui, il faut bien sûr s'adapter aux besoins de chaque époque, il y a eu différents petits travaux d'aménagement comme le drainage du fossé le long du chemin des Quatre Murailles au printemps 1913. En raison de nombreuses infiltrations provenant des sources, les murs et les bâtiments sont imprégnés d'humidité. Ensuite, le cantonnier qui était aussi gardien de l'abattoir demande la réparation de deux chambres du logement en juillet 1930. En novembre 1931, le puits de l'abattoir a été contaminé par les égouts de la fosse à fumier, on pense alors à creuser un nouveau puits ou à capter l'eau d 'une source voisine. Les bouchers ont également demandé un robinet à l'intérieur de l'abattoir.»
- « J'ai l'impression qu'il y a de nombreuses sources à cet endroit. »
- « Effectivement. Le maire contacte au moins deux propriétaires différents pour le captage de l'eau mais sans succès. Un des propriétaires demandant même en contrepartie du captage de sa source à être admis gratuitement à l'hôpital-hospice de Saint-Gérand. Le conseil refusera. Il semble également que les frais étaient plus élevés que le forage d'un nouveau puits. Cette dernière solution verra le jour au printemps 1935, on installe une moto-pompe dans le puits et des canalisations qui distribuent l'eau dans tous les locaux de l'abattoir. »
- « Tout cela n'explique pas la modification des bâtiment. »

Zoom- « C'est vrai, je vous explique : en juin 1955, les deux principaux clients de l'abattoir (dont la SO.BO.VI.DE. qui s'installera par la suite à Vichy en 1973) ont pris l'engagement d'abattre un tonnage de viande important pendant minimum 3 ans et, par conséquent, ils seraient intéressés par la construction d'une resserre frigorifique. Les viandes doivent rester entreposées 24 heures avant l'expédition, on imagine les problèmes de conservation en été... la resserre frigorifique sera une source de revenus supplémentaires pour la commune, d'autre part, le terrain attenant à l'abattoir où est prévue la construction est propriété communale et enfin ces travaux permettraient de consolider sans frais supplémentaires les murs d'enceinte qui sont en très mauvais état. Le conseil municipal, conscient de l'enjeu pour le développement de l'abattoir et de l'économie locale, lance l'étude immédiatement et les travaux débutent rapidement pour se clore en août 1956. La dépense de 4.400.000 Francs ne semble pas exagérée pour une chambre froide permettant le stockage de 12 tonnes de viande dans de très bonnes conditions, à + 4°C. La taxe d'abattage souhaitée à 3 F/kg restera finalement à 2 F et on met en place une taxe de réfrigération qui, votée préalablement à 3 F, restera elle aussi à 2 F/kg pour ne pas trop augmenter le prix final de la viande à la boucherie. Même si le coût final de ces travaux sera plus élevé que prévu, puisqu'on approche les 7.000.000 F en tenant compte de tous les équipements nécessaires, cette resserre frigorifique sera un bon choix pour notre abattoir. »- « Ce sont des chiffres qui nous font peur mais nous étions encore à l'époque des anciens Francs avant le 1er janvier 1960 ! »
- « Oui, rien à voir avec nos Euros actuels. Regardez par exemple, en 1957, il a fallu aussi réaliser des travaux pour canaliser la Font Boulant afin de remédier aux odeurs nauséabondes et on en profite pour aménager les abords de l'abattoir pour permettre une circulation plus fluide des camions de transport, il en coûtera plus d'un million de francs ! »
Et Jean poursuit en m'expliquant que la plus grande partie de la viande abattue est acheminée par camions frigorifiques sur Vichy, Nice, le Nord, la Sarre en Allemagne et en Afrique du Nord. En 1960, il a été abattu exactement 784 768 kg de viande. La construction de la resserre a dopé l'activité !
- « C'est impressionnant, n'est-ce pas ? C'est le plus gros tonnage du département avec Cusset, légèrement inférieur puis loin derrière : Gannat, Saint Pourçain sur Sioule, Lapalisse, Commentry et Varennes sur Allier. En plus, en juillet 1962, les tueries particulières de Montaigu, Boucé, Cindré et Treteau seront rattachées à l'abattoir de Saint Gérand, ce qui donnera du travail supplémentaire au vétérinaire Monsieur Porte, successeur de Monsieur Rocher depuis 1959. »
En raison de l'activité croissante, les travaux continuent : en octobre 1957, on décide d'installer le téléphone ; fin 1958, on procède à l'agrandissement de la fosse à fumier et à la réfection du sol de l'abattoir ; en 1960, on installe une douche et un bureau pour le vétérinaire inspecteur...
- « Malheureusement, ce bel essor s'arrête en 1966 : au mois de mai, il n'a été abattu que 28 tonnes 820 au lieu des 75 tonnes habituelles. L'un des plus gros clients est parti s'installer ailleurs. A la fin de l'année, il faut se rendre à l'évidence, les recettes ne couvrent plus les dépenses. Avant de se résoudre à fermer l'abattoir, on essaie de réduire les coûts de fonctionnement, deux conseillers municipaux sont chargés de surveiller de près la gestion. Il faudrait réduire la consommation d'eau mais les travaux envisagés comme un condensateur à air sont beaucoup trop onéreux et donc abandonnés : on se contente de changer une vanne défectueuse... le chauffe-eau est percé... »
- « Tout est allé très vite alors ? »
- « Oui, on essaie bien d'appliquer une taxe de visite et de poinçonnage de 0,02 F par kg de viande pour compenser la perte de revenus mais le maire reçoit une circulaire préfectorale indiquant que tous les abattoirs municipaux devront fermer leurs portes avant le 31 décembre 1967 au profit d'abattoirs agrées. »
Je lis le document : c'est une mesure de spécialisation permettant d'assurer un travail hygiénique dans les meilleures conditions de rendement avec un contrôle sanitaire permanent. C'en est fini des petits abattoirs et Saint Gérand le Puy ne pourra échapper à la fermeture, son activité a trop chuté, il sera impossible de se mettre aux normes. La fermeture a lieu le 31 décembre 1967.
Heureusement, en compensation, la commune percevra une indemnité pour préjudice subi et une prime par kg de viande abattue au cours de l'année 1967 car il reste des emprunts à rembourser.
- « Que sont devenus les bâtiments et le matériel ? »
« On cherche à vendre ou même à louer l'ensemble à des industriels. Mais en mars 1969, l'affaire est toujours au point mort alors on vend le matériel frigorifique à une société vichyssoise et on met les bâtiments en adjudication. La mise en vente a lieu le 26 juin 1969 à 16h00, salle de la mairie. C'est Peintamelec, une entreprise nouvellement créée qui achète le lot, elle fabrique entre autres des armoires électriques, des tableaux de contrôle pour Michelin. Il y aura jusqu'à 25 employés ici mais les locaux vont s'avérer trop petits et en 1980, Peintamelec revend les bâtiments à un artisan saint-gérandais et s'installe en périphérie de Vichy. »
J'ai senti un peu de tristesse dans la voix de Jean quand il évoquait l'année 1966 mais, à travers l'exposé de son travail de recherche, je décèle une certaine fierté à l'égard de son village et du travail des anciens. Comme je le comprends, ses racines sont ici et chaque rue, chaque édifice raconte une histoire.
Je prends alors congé de Jean qui me confie qu'il ira faire un tour cet après-midi vers l'ancien abattoir et qu'il fera peut-être une boucle jusqu'aux terrains qui auraient pu accueillir l'établissement et que je pourrai même l'accompagner... Bonne idée, je prendrai encore un bon bol d'air avant de repartir en ville.
Et vous vous demandez quelle chanson j'avais en tête ce jour là en rentrant chez mon cousin ? Rappelez-vous cette air d'opérette de 1880 :
j'aim' bien mes dindons
j'aim' bien mes moutons
quand ils font leurs doux glou glou glou
quand chacun d'eux fait bê bê bê...

Gérand Puyredan (décembre 2016)